Une classe de CP/CE1
Le premier jour :
On dessine des animaux qui font peur… Les enfants expriment leur peur, leur dégoût. Soudain, une araignée passe
sous les petites chaises du groupe. Exclamations de peur ! Cris ! Réactions violentes. Un enfant soulève rageusement
son pied et déclare : “Il faut la tuer !”.
Le troisième jour :
(entre temps, on a appris à observer des araignées dans le jardin et on a découvert quelques-unes de leurs caractéristiques
incroyables : par exemple, que ces bêtes avaient 6 ou 8 yeux).
Une araignée identique à la première est sous la lumière de la loupe binoculaire. Les enfants observent chacun
leur tour. Exclamations ! “Oh, c’est super beau ! Oh la la, ça fait peur mais comme elle est belle !”. Les enfants me
regardent alors un instant : “Véronique, pourquoi tu l’as tuée ?”.
J’aime l’araignée et j’aime l’ortie
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;
Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants,
Parce qu’elles sont tristes captives
De leur guet-apens ;
Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit.
Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh! Plaignez le mal !
Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,
Pour un peu qu’on leur jette un oeil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La mauvaise bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !
Victor Hugo - 1842
Peut-on ou/et doit-on empêcher
un enfant d’écraser une araignée ?
En quoi tuer une araignée est un acte
qui s’inscrit en opposition avec
une valeur défendue par l’éducation à l’environnement ?
Le geste anodin d’écraser volontairement une
araignée ou d’asperger son territoire de pesticides
doit-il être jugé comme un mal ? Autrement dit,
l’araignée (comme tout autre être vivant) possèdet-elle une valeur intrinsèque, notion dont KANT
(1790) donne la définition suivante : “ce qui fait
que quelque chose est une fin en soi”. L’idée selon
laquelle “il y a des fins dans la nature” pourrait être à la base d’une philosophie du respect de la nature.
Le débat autour de l’araignée est donc bien un débat
philosophique. Nous rechercherons quelques pistes
de réflexion chez certains penseurs cités notamment
dans l’ouvrage synthétique de LARRERE (1997) mais cet
exposé n’a pas la prétention de couvrir l’ensemble des
champs philosophiques à propos de la nature et ouvre
le débat… Pour ma part, ces lectures ont nourri et
conforté mon métier d’éducatrice à la biodiversité.
On peut aimer et respecter une araignée
simplement parce qu’elle lutte pour la vie.
Loin de l’anthropocentrisme qui reconnaît que les
humains sont les seuls organismes qui sont des fins
en soi, SCHWEIZTER (1923) explique que tous les êtres
vivants consacrent une énergie démesurée à se maintenir
en vie et que ce constat universel doit forcer le
respect. Ainsi, le labeur silencieux de l’épeire diadème
qui inlassablement retisse sa toile admirable chaque
nuit et ainsi lutte vers ce seul objectif de rester en vie
pour transmettre la vie, mérite une considération indiscutable. Attribuer une valeur, c’est en quelque sorte
respecter. Le philosophe LEOPOLD (1949) n’hésite pas à associer l’amour de la nature au respect en insistant
sur le fait que la morale est affaire de sentiments. Pour
lui, “les animaux et les plantes deviennent des compagnons
du même monde”. La beauté du monde jouerait
un rôle important à travers l’éveil des sentiments. Le
rôle de l’éducateur “nature” serait alors de réveiller
et susciter des sentiments par l’exercice des sens, la
prise de conscience de l’esthétique. Aimer et respecter
sont les conséquences de la prise de conscience de la
valeur intrinsèque du vivant. Mais, cette valeur doit-elle être attribuée de façon égale à tous les êtres vivants
et peut-on dire sans nuancer comme ROLSTON (1994) “Une vie est défendue pour ce qu’elle est en elle-même,
sans autre considération”. C’est la position des philosophes
qui défendent le biocentrisme contre la théorie
de DESCARTES, lequel banalise la tuerie des animaux
quels qu’ils soient. Ceci contrecarre la suprématie des
Hommes sur les Animaux. Doit-on accorder pour autant à l’araignée, simple invertébré, autant de valeur qu’à
l’animal susceptible de souffrir à notre image ?
Les araignées sont-elles des êtres souffrants
et sensibles pour lesquels introduire de la
douleur, de la gêne manifeste serait un mal ?
BENTHAM (1789) considère que toute la question est
bien là, que le plaisir est un bien, que la souffrance est
un mal. Il affirme que “la peine et la souffrance doivent être empêchées ou diminuées sans considération de la
race, du sexe ou de l’espèce de l’être qui souffre”. Mais,
cette éthique pathocentrique peut-elle s’appliquer aux
petites bêtes primitives ? On se situe loin du respect
de la vie mise en avant dans le biocentrisme car la vie
n’est alors dans ce cas jamais une valeur première. Si
l’on admet que les araignées ne souffrent pas ni ne
ressentent de plaisir à la manière des humains, ces
créatures perdent tout leur intérêt à nos yeux et ne
méritent pas notre compassion. Certes, savoir qu’une
ridicule couronne de neurones fait état de cerveau
primitif dans le céphalothorax n’autorise pas à imaginer
des sensations de douleur. On suppose néanmoins
une sorte de gène et de stress biochimique qui pourrait
ressembler à de la souffrance, sans plus. Alors que dire
devant un public à priori plutôt enclin à écraser sous la
semelle la tégénaire hirsute sans invoquer la souffrance
et la notion de mal associée ?
Aurait-on recours à la cause
des araignées ? Autrement dit,
les araignées ont-elles des droits ?
CICERON considérait un droit naturel commun aux
animaux et aux Hommes. Des auteurs modernes
pensent que “ce droit ne s’applique qu’aux Hommes
doués de la raison nécessaire pour connaître la règle et
de la liberté de s’y conformer.” Néanmoins, FEINBERG
(1974) affirme “qu’il y a droit là où il y a intérêt”. Il
s’agit donc d’un droit moral lié à l’intérêt de bien-être.
Ce droit de principe à la vie est, d’après REGAN (1983)
insuffisant pour protéger les animaux, et à fortiori
nos Arthropodes. Il suggère que le bien-être n’est pas
qu’une affaire de plaisir et de souffrance mais se réfère à une finalité inscrivant l’existence dans la durée. La
mort serait donc un mal irréversible. Mais, toujours
selon REGAN, cela ne s’applique pas aux êtres non
conscients d’eux-mêmes et incapables de concevoir leur
avenir. Nos pauvres petits monstres à huit yeux échappent
aux intentions de protection réservées ici aux seuls
primates… Ceci n’empêche pas REGAN de proclamer
l’égalité entre tous les animaux (et voilà les “8 pattes”
réhabilités, ouf !) à travers son éthique individualiste.
Cependant, LEOPOLD défendait antérieurement l’idée
contraire qui autorise à sacrifier les droits des individus
aux intérêts jugés supérieurs de la communauté.
Car l’araignée est un animal sauvage.
Dans une nature où la souffrance (compétition,
prédation, parasitisme) et la mort conditionnent les équilibres précaires et la pérennité des écosystèmes, les éthiques fortement anthropocentriques préconisant la
défense de l’animal relèvent presque de l’incongru…
On ne peut pas généraliser les principes de la domestication
qui sont ceux de la pacification à un monde
de prédateurs où la mise à mort est la règle de vie. Le
sauvage n’a pas les mêmes règles ni les mêmes valeurs,
ce qui fait dire à SINGER (1993) que “la nature n’est pas
morale”. Le jugement des araignées passées au crible
de nos règles morales ne leur accorderait aucun espoir
de salut…
Néanmoins, l’éradication des araignées, pourtant viles
créatures qui piègent, emprisonnent et digèrent leurs
proies à peine immobilisées, vectrices du mal au regard
des principes édifiés par l’humanité, contribuerait à la
disparition du monde sauvage.
Une araignée, un peu de sauvage,
beaucoup de sagesse…
LEOPOLD met en avant l’intérêt de préserver et favoriser
les écosystèmes où se nichent quelques reliquats
de sauvage car “ensauvager, c’est désirer une vie plus
riche, plus diversifiée”. De ce point de vue, ensauvager,
c’est permettre aux demoiselles à 8 pattes d’accomplir
leur destinée sur la planète dans chaque touffe d’herbes
folles. Elles sont des indicateurs du degré d’ensauvagement
dans une nature de plus en plus artificialisée,
entretenue et rendue accessible donc dénaturée.
Conserver les araignées relève de la sagesse, “cette
négation, ce débraillé, cette inculture” (SERRES, 1983),
qui relie encore l’Homme à ses origines ancestrales et
qui révèle le sauvage intrinsèque qui veille encore en
l’Homme moderne.
Les araignées participent au maintien
de communautés évolutives.
À travers cette éthique écocentrée, c’est l’acceptation
du principe de l’holisme qui repose sur l’idée que le
tout (les écosystèmes) est plus que la somme des parties
(les individus). Un écosystème est l’unité fondamentale
pour le développement et la survie des organismes qui
s’y trouvent donc il est l’objet de considération morale.
Les écosystèmes sont amoraux et il ne faut pas chercher à y introduire une moralité (contrairement aux sociétés
humaines où l’éthique permet de protéger les individus
contre les pressions communautaires) mais à y maintenir
le processus vital en cours. De la sorte, les écosystèmes
n’ont pas une valeur intrinsèque mais une valeur
systémique. L’araignée considérée à travers la version
systémique fondée sur un flux énergétique (LEOPOLD),
est une réalité transitoire, éphémère. Cependant, en
matérialisant un instant cette énergie fugace par le jeu
des chaînes trophiques, notre petite bête a sa place et
contribue, au même titre que l’arbre ou le renard, à
pérenniser le processus vital d’un ensemble évolutif.
Nous retiendrons à ce stade d’analyse, l’affirmation
de CALLICOTT (1995) : “Une chose est juste quand elle
ne perturbe la communauté biologique qu’à l’échelle
spatiale et temporelle normale. Elle est injuste quand
elle tend à autre chose”.
Les humains sont-ils responsables
des araignées ?
L’Homme est un animal doué de conscience, potentiellement
conscient des conséquences des activités
anthropiques sur les écosystèmes, conscient de sa
propre vulnérabilité et par conséquent responsable de
la destinée du vivant sur la planète. Paradoxalement, il
est la seule espèce capable de se mobiliser pour prendre
soin d’autres espèces animales. Par cela, l’Homme fait
exception. Mais, il ne le fait pas de la même façon pour
tous les animaux. L’araignée fait partie des animaux à priori peu sympathiques et auréolés de croyances.
Pourtant, selon le principe de responsabilité développé
par JONAS (1990), “L’Homme est responsable envers
l’Homme et envers les autres êtres vivants. Il est le
garant des fins des êtres qui partagent le sort humain
(…)”.
Enrichie de ces apports bibliographiques tant bien que
mal résumés ici, l’éducatrice à la biodiversité que je
prétends être trouve par conséquent des éléments de
réponses qui d’une part me permettent d’enseigner le
droit à la vie de toute forme vivante et d’autre part me
font dire que la préservation de l’écosystème prime sur
celle des individus. Mais, il ne faut pas oublier que des
prélèvements ou des destructions exagérés et répétitifs
nuisent à l’évolution normale des communautés et
met en péril le processus vital en cours, longue histoire
naturelle dans laquelle s’ancre celle de l’humanité. Ma
mission serait donc d’inciter mon jeune public à voir
avec empathie nos petits compagnons du monde.
Des petits noms pour les araignées !
Mais pour être conscient de l’autre, je reste convaincue
que l’autre doit être nommé car la pensée de l’Homme
est conceptuelle. Comment respecter les araignées sans
leur donner des noms. Pas de nom vernaculaire, pas de
reconnaissance en direction de la petite bête anonyme,
pas de sentiments, pas de compassion. Autrement dit,
pas de connaissance, pas de conscience, pas de sensibilité,
pas de respect… Les éducateurs à la nature ont une
mission fantastique : faire en sorte que l’Homme sache
s’étonner et s’émerveiller devant la grâce arachnéenne,
et faire des carnassières à huit pattes les nobles dames
d’une nature ensauvagée.
|