6e colege Jean Renoir Bourges

 

Dossier réalisé à partir de la Revue La Luciole du Centre
Hors Série 2008

 

Le respect du vivant

Par Véronique Philippot

 

Peut-on ou/et doit-on empêcher un enfant d’écraser une araignée ?

En quoi tuer une araignée est un acte qui s’inscrit en opposition avec une valeur défendue par l’éducation
à l’environnement ?

 

 

 

 
 

Une classe de CP/CE1

Le premier jour :
On dessine des animaux qui font peur… Les enfants expriment leur peur, leur dégoût. Soudain, une araignée passe sous les petites chaises du groupe. Exclamations de peur ! Cris ! Réactions violentes. Un enfant soulève rageusement son pied et déclare : “Il faut la tuer !”.

Le troisième jour :
(entre temps, on a appris à observer des araignées dans le jardin et on a découvert quelques-unes de leurs caractéristiques incroyables : par exemple, que ces bêtes avaient 6 ou 8 yeux).
Une araignée identique à la première est sous la lumière de la loupe binoculaire. Les enfants observent chacun leur tour. Exclamations ! “Oh, c’est super beau ! Oh la la, ça fait peur mais comme elle est belle !”. Les enfants me regardent alors un instant : “Véronique, pourquoi tu l’as tuée ?”.

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;

Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants,
Parce qu’elles sont tristes captives
De leur guet-apens ;

Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit.

Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh! Plaignez le mal !

Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,

Pour un peu qu’on leur jette un oeil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La mauvaise bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !

Victor Hugo - 1842

Peut-on ou/et doit-on empêcher un enfant d’écraser une araignée ?
En quoi tuer une araignée est un acte qui s’inscrit en opposition avec une valeur défendue par l’éducation à l’environnement ?

Le geste anodin d’écraser volontairement une araignée ou d’asperger son territoire de pesticides doit-il être jugé comme un mal ? Autrement dit, l’araignée (comme tout autre être vivant) possèdet-elle une valeur intrinsèque, notion dont KANT (1790) donne la définition suivante : “ce qui fait que quelque chose est une fin en soi”. L’idée selon laquelle “il y a des fins dans la nature” pourrait être à la base d’une philosophie du respect de la nature. Le débat autour de l’araignée est donc bien un débat philosophique. Nous rechercherons quelques pistes de réflexion chez certains penseurs cités notamment dans l’ouvrage synthétique de LARRERE (1997) mais cet exposé n’a pas la prétention de couvrir l’ensemble des champs philosophiques à propos de la nature et ouvre le débat… Pour ma part, ces lectures ont nourri et conforté mon métier d’éducatrice à la biodiversité.

On peut aimer et respecter une araignée simplement parce qu’elle lutte pour la vie.

Loin de l’anthropocentrisme qui reconnaît que les humains sont les seuls organismes qui sont des fins en soi, SCHWEIZTER (1923) explique que tous les êtres vivants consacrent une énergie démesurée à se maintenir en vie et que ce constat universel doit forcer le respect. Ainsi, le labeur silencieux de l’épeire diadème qui inlassablement retisse sa toile admirable chaque nuit et ainsi lutte vers ce seul objectif de rester en vie pour transmettre la vie, mérite une considération indiscutable. Attribuer une valeur, c’est en quelque sorte respecter. Le philosophe LEOPOLD (1949) n’hésite pas à associer l’amour de la nature au respect en insistant sur le fait que la morale est affaire de sentiments. Pour lui, “les animaux et les plantes deviennent des compagnons du même monde”. La beauté du monde jouerait un rôle important à travers l’éveil des sentiments. Le rôle de l’éducateur “nature” serait alors de réveiller et susciter des sentiments par l’exercice des sens, la prise de conscience de l’esthétique. Aimer et respecter sont les conséquences de la prise de conscience de la valeur intrinsèque du vivant. Mais, cette valeur doit-elle être attribuée de façon égale à tous les êtres vivants et peut-on dire sans nuancer comme ROLSTON (1994) “Une vie est défendue pour ce qu’elle est en elle-même, sans autre considération”. C’est la position des philosophes qui défendent le biocentrisme contre la théorie de DESCARTES, lequel banalise la tuerie des animaux quels qu’ils soient. Ceci contrecarre la suprématie des Hommes sur les Animaux. Doit-on accorder pour autant à l’araignée, simple invertébré, autant de valeur qu’à l’animal susceptible de souffrir à notre image ?

Les araignées sont-elles des êtres souffrants et sensibles pour lesquels introduire de la douleur, de la gêne manifeste serait un mal ?

BENTHAM (1789) considère que toute la question est bien là, que le plaisir est un bien, que la souffrance est un mal. Il affirme que “la peine et la souffrance doivent être empêchées ou diminuées sans considération de la race, du sexe ou de l’espèce de l’être qui souffre”. Mais, cette éthique pathocentrique peut-elle s’appliquer aux petites bêtes primitives ? On se situe loin du respect de la vie mise en avant dans le biocentrisme car la vie n’est alors dans ce cas jamais une valeur première. Si l’on admet que les araignées ne souffrent pas ni ne ressentent de plaisir à la manière des humains, ces créatures perdent tout leur intérêt à nos yeux et ne méritent pas notre compassion. Certes, savoir qu’une ridicule couronne de neurones fait état de cerveau primitif dans le céphalothorax n’autorise pas à imaginer des sensations de douleur. On suppose néanmoins une sorte de gène et de stress biochimique qui pourrait ressembler à de la souffrance, sans plus. Alors que dire devant un public à priori plutôt enclin à écraser sous la semelle la tégénaire hirsute sans invoquer la souffrance
et la notion de mal associée ?

Aurait-on recours à la cause des araignées ? Autrement dit, les araignées ont-elles des droits ?

CICERON considérait un droit naturel commun aux animaux et aux Hommes. Des auteurs modernes pensent que “ce droit ne s’applique qu’aux Hommes doués de la raison nécessaire pour connaître la règle et de la liberté de s’y conformer.” Néanmoins, FEINBERG (1974) affirme “qu’il y a droit là où il y a intérêt”. Il s’agit donc d’un droit moral lié à l’intérêt de bien-être. Ce droit de principe à la vie est, d’après REGAN (1983) insuffisant pour protéger les animaux, et à fortiori nos Arthropodes. Il suggère que le bien-être n’est pas qu’une affaire de plaisir et de souffrance mais se réfère à une finalité inscrivant l’existence dans la durée. La mort serait donc un mal irréversible. Mais, toujours selon REGAN, cela ne s’applique pas aux êtres non conscients d’eux-mêmes et incapables de concevoir leur avenir. Nos pauvres petits monstres à huit yeux échappent aux intentions de protection réservées ici aux seuls primates… Ceci n’empêche pas REGAN de proclamer l’égalité entre tous les animaux (et voilà les “8 pattes” réhabilités, ouf !) à travers son éthique individualiste. Cependant, LEOPOLD défendait antérieurement l’idée contraire qui autorise à sacrifier les droits des individus aux intérêts jugés supérieurs de la communauté.

Car l’araignée est un animal sauvage.

Dans une nature où la souffrance (compétition, prédation, parasitisme) et la mort conditionnent les équilibres précaires et la pérennité des écosystèmes, les éthiques fortement anthropocentriques préconisant la défense de l’animal relèvent presque de l’incongru… On ne peut pas généraliser les principes de la domestication qui sont ceux de la pacification à un monde de prédateurs où la mise à mort est la règle de vie. Le sauvage n’a pas les mêmes règles ni les mêmes valeurs, ce qui fait dire à SINGER (1993) que “la nature n’est pas morale”. Le jugement des araignées passées au crible de nos règles morales ne leur accorderait aucun espoir de salut…

Néanmoins, l’éradication des araignées, pourtant viles créatures qui piègent, emprisonnent et digèrent leurs proies à peine immobilisées, vectrices du mal au regard des principes édifiés par l’humanité, contribuerait à la disparition du monde sauvage.

Une araignée, un peu de sauvage, beaucoup de sagesse…

LEOPOLD met en avant l’intérêt de préserver et favoriser les écosystèmes où se nichent quelques reliquats de sauvage car “ensauvager, c’est désirer une vie plus riche, plus diversifiée”. De ce point de vue, ensauvager, c’est permettre aux demoiselles à 8 pattes d’accomplir leur destinée sur la planète dans chaque touffe d’herbes folles. Elles sont des indicateurs du degré d’ensauvagement dans une nature de plus en plus artificialisée, entretenue et rendue accessible donc dénaturée. Conserver les araignées relève de la sagesse, “cette négation, ce débraillé, cette inculture” (SERRES, 1983), qui relie encore l’Homme à ses origines ancestrales et qui révèle le sauvage intrinsèque qui veille encore en l’Homme moderne.

Les araignées participent au maintien de communautés évolutives.

À travers cette éthique écocentrée, c’est l’acceptation du principe de l’holisme qui repose sur l’idée que le tout (les écosystèmes) est plus que la somme des parties (les individus). Un écosystème est l’unité fondamentale pour le développement et la survie des organismes qui s’y trouvent donc il est l’objet de considération morale. Les écosystèmes sont amoraux et il ne faut pas chercher à y introduire une moralité (contrairement aux sociétés humaines où l’éthique permet de protéger les individus contre les pressions communautaires) mais à y maintenir le processus vital en cours. De la sorte, les écosystèmes n’ont pas une valeur intrinsèque mais une valeur systémique. L’araignée considérée à travers la version systémique fondée sur un flux énergétique (LEOPOLD), est une réalité transitoire, éphémère. Cependant, en matérialisant un instant cette énergie fugace par le jeu des chaînes trophiques, notre petite bête a sa place et contribue, au même titre que l’arbre ou le renard, à pérenniser le processus vital d’un ensemble évolutif. Nous retiendrons à ce stade d’analyse, l’affirmation de CALLICOTT (1995) : “Une chose est juste quand elle ne perturbe la communauté biologique qu’à l’échelle spatiale et temporelle normale. Elle est injuste quand elle tend à autre chose”.

Les humains sont-ils responsables des araignées ?

L’Homme est un animal doué de conscience, potentiellement conscient des conséquences des activités anthropiques sur les écosystèmes, conscient de sa propre vulnérabilité et par conséquent responsable de la destinée du vivant sur la planète. Paradoxalement, il est la seule espèce capable de se mobiliser pour prendre soin d’autres espèces animales. Par cela, l’Homme fait exception. Mais, il ne le fait pas de la même façon pour tous les animaux. L’araignée fait partie des animaux à priori peu sympathiques et auréolés de croyances. Pourtant, selon le principe de responsabilité développé par JONAS (1990), “L’Homme est responsable envers l’Homme et envers les autres êtres vivants. Il est le garant des fins des êtres qui partagent le sort humain (…)”.

Enrichie de ces apports bibliographiques tant bien que mal résumés ici, l’éducatrice à la biodiversité que je prétends être trouve par conséquent des éléments de réponses qui d’une part me permettent d’enseigner le droit à la vie de toute forme vivante et d’autre part me font dire que la préservation de l’écosystème prime sur celle des individus. Mais, il ne faut pas oublier que des prélèvements ou des destructions exagérés et répétitifs nuisent à l’évolution normale des communautés et met en péril le processus vital en cours, longue histoire naturelle dans laquelle s’ancre celle de l’humanité. Ma mission serait donc d’inciter mon jeune public à voir avec empathie nos petits compagnons du monde.

Des petits noms pour les araignées !

Mais pour être conscient de l’autre, je reste convaincue que l’autre doit être nommé car la pensée de l’Homme est conceptuelle. Comment respecter les araignées sans leur donner des noms. Pas de nom vernaculaire, pas de reconnaissance en direction de la petite bête anonyme, pas de sentiments, pas de compassion. Autrement dit, pas de connaissance, pas de conscience, pas de sensibilité, pas de respect… Les éducateurs à la nature ont une mission fantastique : faire en sorte que l’Homme sache s’étonner et s’émerveiller devant la grâce arachnéenne, et faire des carnassières à huit pattes les nobles dames d’une nature ensauvagée.