Caricature des individus que l’on aime tous croiser dans
une situation de communication.
On imagine une discussion entre voisins au sujet de la
haie mitoyenne, un parent avec le professeur d’école,
les échanges au sein d’un conseil municipal pour l’élaboration
du budget.
Camper sur ses positions permet-il de mieux vivre ?
Sommes-nous plus fort en obtenant le dernier mot ?
Avoir toujours raison est-il jouissif au point d’en devenir
incohérent ?
Dans mon engagement au sein de la grande famille
que sont les éducateurs à l’environnement, l’ouverture
est une valeur qui me tient particulièrement à coeur,
entre autre pour comprendre pourquoi certaines situations
restent désespérément figées.
J’entends ouverture dans le sens de la prise en compte
de la complexité des systèmes. L’ouverture permet de
se détacher des acquis engrangés au cours de notre
éducation.
Alors pour illustrer cette valeur, je vous propose de
partager l’expérience que j’ai vécue avec une classe de
6e dans le cadre d’un cours d’éducation civique avec
un outil devenu célèbre : le jeu de rôle “Démêlés à
Trifouilly” du programme pédagogique Rouletaboule.
Contexte
Je suis éducateur et technicien au sein d’un syndicat de
communes (Syndicat d’Aménagement Rural des cantons de Château-Renard et Courtenay) et il me revient d’étudier des propositions
sur la gestion des déchets à court, moyen et long terme.
Je suis confronté à des logiques d’acteurs antagonistes :
l’ancienne usine d’incinération était peu coûteuse mais
polluante, la mise en décharge des déchets fut une
solution transitoire très mal acceptée par la commune
sur laquelle la décharge était implantée… Quel type
de collecte sélective doit être mise en place ? Des bacs
individuels, des conteneurs d’apport volontaire sur les
places de villages ?
Plantons le décor de l’intervention
Imaginez un collège de campagne, une classe de 25 élèves
de 6e et une jeune prof, encore toute pleine d’initiatives
et de bonnes idées. Cette dernière souhaitait travailler sur
les déchets, ça tombait bien, c’était mon rayon !
Lors de la première rencontre, j’écoute les attentes et
nous fixons le cadre des possibles : deux séances de
deux heures, elle va s’arranger avec ses collègues, mais
l’expérience va lui prendre quatre semaines de cours
(mine de rien !).
La première séance sera consacrée à la présentation,
l’évaluation du niveau de connaissance des élèves,
l’immersion et l’apport de connaissances à l’aide d’une
fiche enquête et d’ateliers ludiques.
Pour organiser la deuxième séance, mon interlocutrice
souhaitait en savoir plus sur la gestion des déchets.
J’ai alors été harcelé de questions très techniques : “Et
pourquoi les industriels ne réduisent pas plus leurs emballages,
et pourquoi les maires continuent d’autoriser
les décharges, et pourquoi tout le monde n’a pas les
mêmes couleurs de poubelles...”.
C’est là que je me suis surpris à OUVRIR les yeux de mon
interlocutrice sur les tenants et les aboutissants de la
gestion des déchets. Pour moi, c’était simple, et elle ne
comprenait pas l’imbroglio technico-administratif de
mon discours.
La solution est sous nos yeux ! Si nous voulons faire réfléchir
les enfants aux enjeux de la gestion des déchets,
ils doivent devenir acteurs. Je propose alors de mettre
en situation les élèves grâce au jeu de rôle “Démêlés à
Trifouilly” de l’outil Rouletaboule.
L’idée de cette activité est la suivante : la commune de
Trifouilly doit réfléchir à l’avenir qu’elle souhaite donner à ses déchets, en partant d’une situation initiale où
tous les déchets sont enfouis dans une décharge “hors
normes”. Les habitants de la commune sont invités par
le maire à une grande réunion publique au cours de
laquelle ils pourront formuler leurs craintes et leurs envies,
défendre leurs intérêts, proposer des solutions…
L’intitulé de la réunion est : “Que faire de nos déchets
demain ?”.
Mon personnage dans la réunion est Gérard Manvussa,
un spécialiste de la question qui se charge de l’animation.
Les enfants endossent l’un des 14 rôles du jeu que
je leur ai attribués une semaine avant le jour J de ladite
réunion et ont pour consigne de bien s’imprégner du
personnage et d’apporter un élément de déguisement.
Je ne vous cache pas mon inquiétude avant le jour de
l’animation, inquiétude vite dissipée en voyant arriver
les enfants déguisés et impatients d’en découdre.
En une semaine, ils avaient intégré la consigne et
s’étaient déjà projetés dans une situation réelle. J’ai été
témoin d’une symphonie d’arguments, de prise de paroles
posées et réfléchies.
Les protecteurs de l’environnement contestaient l’incinération
pendant que le maire brandissait le budget
de la commune à bout de bras, Adèle Hunette (club 3e âge) montrait sa canne à celui qui lui demanderait de
faire des kilomètres pour trier ses déchets, tout en comprenant
que la situation ne pouvait plus durer : “Les
industriels n’ont qu’à faire le nécessaire !”.
Après une heure et demie de débat, les 25 élèves ont
réussi à trouver des solutions qui convenaient au plus
grand nombre. Aucun vote n’a été nécessaire. J’ai été
sidéré par la capacité d’une classe de 6e à débattre, à comprendre les motivations des différents acteurs, à revenir sur leurs a priori, à écouter et à apprendre
des autres. En un mot, leur ouverture m’a réchauffé le
coeur.
Le professeur, témoin de ce débat, n’en revient toujours
pas. Elle n’avait jamais vu ses élèves dans cet état
de motivation. Les plus timides habituellement étaient
les plus engagés, les plus “forts” se remettaient en
cause car leurs arguments ne faisaient pas forcément
mouche.
Cette séance a suscité un certain nombre de questions :
- Les jeunes sont-ils plus ouverts que les adultes ?
- L’ouverture est-elle une valeur qui s’apprend ?
- Le jeu de rôle est-il le seul moyen d’aborder cette valeur ?
- Comment permettre aux enfants de conserver cet état
d’esprit qui fait tant défaut dans la “vraie vie” ?
L’expérience que j’ai voulu partager ici, je la garderai
toujours à l’esprit en espérant que les élèves deviendront
décideurs, qu’ils se souviendront de ce moment
et des capacités exceptionnelles d’ouverture dont ils
ont fait preuve. |