6e colege Jean Renoir Bourges

 

Dossier réalisé à partir de la Revue La Luciole du Centre
Hors Série 2008

 

L'ouverture

Par Nicolas Gagnon

 

“Il a des oeillères, il est buté, de toute façon, il ne changera pas d’avis, c’est comme ça et pis c’est tout, on ne peut pas discuter avec lui, y’a rien à faire, on ne le changera pas !”

 

 

 

 
 

Caricature des individus que l’on aime tous croiser dans une situation de communication.

On imagine une discussion entre voisins au sujet de la haie mitoyenne, un parent avec le professeur d’école, les échanges au sein d’un conseil municipal pour l’élaboration du budget.

Camper sur ses positions permet-il de mieux vivre ? Sommes-nous plus fort en obtenant le dernier mot ? Avoir toujours raison est-il jouissif au point d’en devenir incohérent ?

Dans mon engagement au sein de la grande famille que sont les éducateurs à l’environnement, l’ouverture est une valeur qui me tient particulièrement à coeur, entre autre pour comprendre pourquoi certaines situations restent désespérément figées.

J’entends ouverture dans le sens de la prise en compte de la complexité des systèmes. L’ouverture permet de se détacher des acquis engrangés au cours de notre
éducation.

Alors pour illustrer cette valeur, je vous propose de partager l’expérience que j’ai vécue avec une classe de 6e dans le cadre d’un cours d’éducation civique avec un outil devenu célèbre : le jeu de rôle “Démêlés à Trifouilly” du programme pédagogique Rouletaboule.

Contexte

Je suis éducateur et technicien au sein d’un syndicat de communes (Syndicat d’Aménagement Rural des cantons de Château-Renard et Courtenay) et il me revient d’étudier des propositions sur la gestion des déchets à court, moyen et long terme. Je suis confronté à des logiques d’acteurs antagonistes : l’ancienne usine d’incinération était peu coûteuse mais polluante, la mise en décharge des déchets fut une solution transitoire très mal acceptée par la commune sur laquelle la décharge était implantée… Quel type de collecte sélective doit être mise en place ? Des bacs individuels, des conteneurs d’apport volontaire sur les places de villages ?

Plantons le décor de l’intervention

Imaginez un collège de campagne, une classe de 25 élèves de 6e et une jeune prof, encore toute pleine d’initiatives et de bonnes idées. Cette dernière souhaitait travailler sur les déchets, ça tombait bien, c’était mon rayon !

Lors de la première rencontre, j’écoute les attentes et nous fixons le cadre des possibles : deux séances de deux heures, elle va s’arranger avec ses collègues, mais l’expérience va lui prendre quatre semaines de cours (mine de rien !).

La première séance sera consacrée à la présentation, l’évaluation du niveau de connaissance des élèves, l’immersion et l’apport de connaissances à l’aide d’une fiche enquête et d’ateliers ludiques.

Pour organiser la deuxième séance, mon interlocutrice souhaitait en savoir plus sur la gestion des déchets. J’ai alors été harcelé de questions très techniques : “Et pourquoi les industriels ne réduisent pas plus leurs emballages, et pourquoi les maires continuent d’autoriser les décharges, et pourquoi tout le monde n’a pas les mêmes couleurs de poubelles...”.

C’est là que je me suis surpris à OUVRIR les yeux de mon interlocutrice sur les tenants et les aboutissants de la gestion des déchets. Pour moi, c’était simple, et elle ne comprenait pas l’imbroglio technico-administratif de mon discours.

La solution est sous nos yeux ! Si nous voulons faire réfléchir les enfants aux enjeux de la gestion des déchets, ils doivent devenir acteurs. Je propose alors de mettre en situation les élèves grâce au jeu de rôle “Démêlés à Trifouilly” de l’outil Rouletaboule.

L’idée de cette activité est la suivante : la commune de Trifouilly doit réfléchir à l’avenir qu’elle souhaite donner à ses déchets, en partant d’une situation initiale où tous les déchets sont enfouis dans une décharge “hors normes”. Les habitants de la commune sont invités par le maire à une grande réunion publique au cours de laquelle ils pourront formuler leurs craintes et leurs envies, défendre leurs intérêts, proposer des solutions… L’intitulé de la réunion est : “Que faire de nos déchets demain ?”.

Mon personnage dans la réunion est Gérard Manvussa, un spécialiste de la question qui se charge de l’animation. Les enfants endossent l’un des 14 rôles du jeu que je leur ai attribués une semaine avant le jour J de ladite réunion et ont pour consigne de bien s’imprégner du personnage et d’apporter un élément de déguisement.

Je ne vous cache pas mon inquiétude avant le jour de l’animation, inquiétude vite dissipée en voyant arriver les enfants déguisés et impatients d’en découdre.

En une semaine, ils avaient intégré la consigne et s’étaient déjà projetés dans une situation réelle. J’ai été témoin d’une symphonie d’arguments, de prise de paroles posées et réfléchies.

Les protecteurs de l’environnement contestaient l’incinération pendant que le maire brandissait le budget de la commune à bout de bras, Adèle Hunette (club 3e âge) montrait sa canne à celui qui lui demanderait de faire des kilomètres pour trier ses déchets, tout en comprenant que la situation ne pouvait plus durer : “Les industriels n’ont qu’à faire le nécessaire !”.

Après une heure et demie de débat, les 25 élèves ont réussi à trouver des solutions qui convenaient au plus grand nombre. Aucun vote n’a été nécessaire. J’ai été sidéré par la capacité d’une classe de 6e à débattre, à comprendre les motivations des différents acteurs, à revenir sur leurs a priori, à écouter et à apprendre des autres. En un mot, leur ouverture m’a réchauffé le coeur.

Le professeur, témoin de ce débat, n’en revient toujours pas. Elle n’avait jamais vu ses élèves dans cet état de motivation. Les plus timides habituellement étaient les plus engagés, les plus “forts” se remettaient en cause car leurs arguments ne faisaient pas forcément mouche.

Cette séance a suscité un certain nombre de questions :

  • Les jeunes sont-ils plus ouverts que les adultes ?
  • L’ouverture est-elle une valeur qui s’apprend ?
  • Le jeu de rôle est-il le seul moyen d’aborder cette valeur ?
  • Comment permettre aux enfants de conserver cet état d’esprit qui fait tant défaut dans la “vraie vie” ?

L’expérience que j’ai voulu partager ici, je la garderai toujours à l’esprit en espérant que les élèves deviendront décideurs, qu’ils se souviendront de ce moment et des capacités exceptionnelles d’ouverture dont ils ont fait preuve.