6e colege Jean Renoir Bourges

Peut-on faire de l'éducation à l'environnement sans éprouver de l'empathie pour son public ?

Par Sébastien Perrin

 

Dossier réalisé à partir de la Revue La Luciole du Centre
Hors Série 2008

 

 

Mon groupe va arriver... Je suis angoissé. C’est la première fois que je mène une classe environnement dans le cadre du CPIE avec des enfants d’un établissement médico éducatif !
Mon sac à dos est prêt...
Mais comment vais-je les intéresser à l’environnement ?

 

 

 

 

 
 

9h30 : Réunion avec l’équipe pédagogique. Les encadrants m’expliquent les problèmes des enfants, principalement liés à des anomalies chromosomiques. Ils me précisent qu’ils sont assez faciles à vivre et curieux.

10h00 : Je me présente, ils se présentent… Malheur, on n’accroche pas. Je le sens. Pas de panique… Nous montons dans le car pour une première excursion en Brenne.

10h30 : Rianvert. Nous voilà arrivés. Je vais leur raconter les histoires des fées du château et du géant… C’est un bide... Allez Seb, réfléchis. Que peux-tu faire ? Les encadrants fument. Comment communiquer avec ces enfants ? J’ai prévu une approche sensorielle… bandeaux, tubes à odeur, dessins… Je devrais y arriver ! Marie réagit mal et s’énerve.

12h00 : Retour au CPIE. Je ne suis pas content de moi ! J’ai un sentiment d’échec ! Pourquoi ? J’ai proposé des ateliers sensoriels. On verra après le repas.

16h00 : Retour de la Haute Touche trempés. Les enfants sont fatigués, grognons... Moi aussi, je suis déçu…

16h30 : Seul, au bureau. Comment vais-je faire pour les intéresser ? Cesse de penser à ton problème d’animation… Que ressentent ces enfants ? Que pensent-ils ? Ils doivent être inquiets. Ils sont loin de chez eux… Ma cousine Corinne, trisomique, était toujours bien avec nous, mais dès qu’elle sortait du cercle familial, elle se sentait exclue.

19h00 : Petite veillée improvisée avec les enfants. Je surgis de derrière l’estrade ...

“BOOOONNNJOUUUUR les enfants, je suis ULRIKAAAAAAAAAAAAAAA, ein grosssse divache...” Je me suis déguisé en une grosse vache avec des grosses cornes… et je leur chante “Dans mon pays de Brenne, il y a des vaches comme ça et des hérons comme ça…”

Ils me regardent avec de grands yeux tout ronds puis reprennent tous en coeur en bougeant leur popotin… Et ça marche. Il y a de l’ambiance… même si tout le monde ne s’amuse pas. Mais c’est un bon début… Je me sens mieux. Nous avons alors partagé un moment de délire et cela autour des animaux que nous avons observés. Cependant, Marie a à peine participé.

Le lendemain. Nous partons en forêt. Marie est encore de mauvaise humeur. Pourquoi ? Elle perturbe les autres. J’apprends alors de l’éducatrice qu’elle souffre d’une pathologie qui l’empêche d’éprouver le sentiment de satiété, ce qui génère des troubles du comportement.

Éprouver une sensation de faim en permanence. Est- ce que je peux comprendre cela ? J’imagine sa frustration lorsque j’anime les ateliers sensoriels. À sa place je serais en colère, irritable, et sans doute triste d’être loin de ma famille. Nous changeons alors le programme. Demain matin, nous travaillerons sur les plantes aromatiques médicinales. J’intégrerai la notion de magie.

9h00 : J’ai la pêche. J’enfile ma cape de sorcier, mon bâton magique et nous partons dans le jardin des senteurs. “Bienvenue dans mon antre les enfants, je suis le sorcier Botanicus. Je prépare des poudres magiques et des potions…” Nous composons nos tisanes à base de menthe... on goûte, on rajoute de l’eau, du sucre… et on goûte encore. Marie se détend en buvant et en mastiquant des plantes bizarres. Elle s’apaise. Je trompe ainsi un peu sa faim permanente.

Je ne ressens plus la tension du groupe et je prends beaucoup de plaisir. Je communique mieux avec les enfants.

Cette expérience m’a amené à m’interroger sur la notion d’empathie. Le Petit Robert définit l’empathie comme étant la “faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir de ce qu’il ressent”. Pour Le Petit Larousse, c’est la “faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent”. Percevoir les émotions de l’autre et les comprendre, se mettre à la place de l’autre, est-ce possible ? Je pense que pour éduquer à l’environnement, il faut être sensible aux émotions de nos apprenants. Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas cette peur face à ces enfants handicapés. Me renvoie-t-elle à la notion d’acceptation de la différence ? Ai-je eu peur de ne pas comprendre ce public ? Toujours est-il, avec le recul et la pratique, que j’étais stressé et angoissé… et les enfants l’ont ressenti. Je me souviens qu’un des garçons m’avait interpellé : “Tu n’es pas bien avec nous”. Ceci déclencha ma prise de conscience. À ce moment précis, je me suis senti exclu du groupe et incapable de véhiculer mon message environnemental. Sans doute se sentait-il dans le même état que moi. Une soirée à faire le clown m’est apparue comme un moyen de leur prouver que j’étais bien avec eux. Est-ce réellement de l’empathie ? Je n’en suis pas encore convaincu ! Car peut-on réellement éprouver ce que ressent l’autre. Croire que l’on peut comprendre ce que vit, pense ou ressent l’autre serait une illusion. Se mettre à la place ne renseigne pas sur la réalité que vit l’autre, car similaire de ne veut pas dire identique. Ma propre histoire me façonne et définit ma perception de la vie.

Ce qui empêche la communication est surtout la croyance en une réalité commune à tous. Tout en donnant l’impression de nous rapprocher les uns des autres, cette illusion de pensée commune nous éloigne de nos interlocuteurs et nous plonge dans l’inefficacité relationnelle.

En me déguisant en vache, j’ai abandonné ma réalité pour laisser libre court à l’expression d’une autre réalité, une inconnue pour moi, celle du groupe et des individualités qui le composent.

Le plus difficile pour moi fut de rester distinct des enfants : les comprendre tout en conservant mon originalité. L’empathie ne doit pas déboucher sur une tendance maladroite à conseiller, plaindre, penser ou décider à la place de l’autre. Cela pourrait entraîner des ingérences mal reçues et parfois désastreuses.

Cette difficulté provient à mon avis d’un manque d’affirmation de soi. Nous peinons à construire notre propre personnalité. Nous compensons ce manque d’affirmation de soi par une tentative maladroite de se mettre à la place de l’autre (empathie). Or nous pouvons entendre, comprendre ce que vit l’autre, mais pouvons-nous réellement ressentir et vivre ce qu’il est, ce qu’il vit ? Je crois sincèrement que le plus simple c’est d’abandonner cette vision du ressenti et de laisser cours aux émotions. Après tout, l’amour est une valeur sûre pour établir un lien. Se centrer sur cette valeur permet d’approcher l’autre et de l’accompagner dans un contexte juste et sécurisant.

Je réfléchis encore à l’heure actuelle sur l’empathie. En effet, cela me paraÎt une valeur importante pour la communication entre les individus, mais il faut rester distinct de l’autre car à trop nous identifier à son public, on ne peut plus gérer ni message ni situation.