6e colege Jean Renoir Bourges

 

Dossier réalisé à partir de la Revue La Luciole du Centre
Hors Série 2008

 

L'autre être vivant

Par Solange Matheron

 

“Tu n’es que par rapport à ce qui n’est pas toi et tu es d’autant plus intensément que tu aimes”.

Robert Hainard

 

 

 
 

J’ai eu souvent cette phrase en mémoire en cheminant avec mon petit troupeau d’élèves sur les chemins de traverse de la forêt. Regarde l’autre, écoute-le, apprivoise-le, mais qui est l’autre au fond des bois ?

Certes le camarade de classe ou de camp de vacances, bien sûr, c’est bien avec celui-là que les échanges sont sans doute les plus fructueux, mais il y a dans la nature aussi de la découverte de l’autre : l’araignée calée sous sa toile parfaite, prête à bondir sur sa proie ; la fleur qui s’est ouverte sans rien dire du jour au lendemain, pourquoi maintenant, alors qu’il gèle encore la nuit, comment fait-elle pour ne pas être prise au piège du froid alors que devant elle il y a tout le printemps et l’été et qu’elle aurait tout le temps ? La mésange qui ne cesse de s’activer dès que les jours rallongent pour chanter toute la journée. Comment mesure-t-elle que la durée du jour augmente, alors que nous le percevons à peine sans le secours de la météo tous les soirs qui annonce quelques minutes de soleil en plus ? La grenouille qui quitte le fond de la mare pour se rendre dans sa mare de naissance pour aller pondre, sans se tromper, au risque de sa vie, mais ça elle ne le sait pas puisqu’elle ne peut pas imaginer les dangers de la route qu’elle va traverser par exemple.

Devant tout cela, je n’ai pas de réponses sinon partielles.

Qu’est-ce qui compte au fond, mes réponses d’animateur ou le questionnement de chacun ?

Depuis longtemps dans mon expérience professionnelle, j’ai essayé de faire vivre des situations hors du champ habituel du vécu des publics que nous accueillons. Il ne s’agit pas d’un sport extrême ni d’un profond dépaysement mais tout simplement de se mettre en disponibilité totale dans la nature. Pour cela, les participants sont invités à passer seuls au fond des bois une heure ou deux, voire toute la nuit, avec la consigne de ne pas bouger, en n’ayant aucune mission particulière sinon écouter. Les vécus de cette petite expérience sont tout à fait révélateurs du rapport à l’autre, ici à la nature.

La plupart du temps, dans les récits de cette expérience, chacun se dévoile un petit peu et le plus souvent, c’est autour de la peur suscitée par l’absence de repère qui émerge, ce qui conduit certains à se boucher les oreilles ou à se dissimuler le plus possible pour devenir indétectables. D’autres, au contraire, ont un sentiment de frustration justement car ils n’ont pas éprouvé cette peur attendue et, au fond, sont un peu déçus. Parmi eux, il y a ceux qui s’endorment dans une confiance totale puisqu’ils sont dans la nature.

Mon rôle n’est pas de décoder pour chacun tous les bruits entendus et j’en serais sans doute incapable d’autant qu’un certain nombre sont le pur produit de l’imagination. Il est au contraire d’aider chacun à s’interroger sur sa propre perception de la nature et la place qu’elle tient pour lui, car c’est de ce rapport intime que vont naître tous les comportements positifs, neutres ou voire négatifs vis-à-vis de la nature. Certes, la connaissance influe sur les comportements et la seule attitude contemplative n’est pas un gage de comportement citoyen, mais elle est un révélateur indispensable.

S’intéresser à l’autre, prendre conscience de l’autre, ça prend du temps et c’est le plus difficile.

C’est d’abord s’interroger, l’interroger, c’est mesurer la différence qu’il y a entre lui et moi, s’intéresser à l’autre c’est le mettre en valeur quel qu’il soit. C’est prendre cons-cience des différences entre lui et moi. Pendant que je vis dans mon appartement chauffé tout l’hiver à 18°, la petite grenouille dort au fond de la mare dans un état de conscience réduit avec une dépense d’énergie minimale. Elle s’adapte à ce que la nature lui offre. Elle fait avec, et moi, est-ce que je fais seulement avec ce que la nature met à ma disposition ou suis-je plus exigeant ? Au fond, elles ont un effet miroir sur moi, la grenouille ou la mésange, et elles transmettent l’idée du vivre autrement, de la diversité, de la discrétion. Il faut aller chercher tout cela. ça ne saute pas aux yeux et ça prend du temps. Il y a aussi la puissance de la vie qui s’exprime à travers bon nombre d’êtres vivants dans la nature. Alors, comment être triste et apathique devant toute cette énergie déployée et sans cesse renouvelée.

Transmettre dans la nature, c’est donner à voir pour comprendre, pour prendre conscience, vivre, partager un instant, là et maintenant, avec des êtres vivants qui témoignent par leur activité, par leur adaptation, par les moyens qu’ils mettent en oeuvre pour survivre et transmettre la vie. Disponibilité de l’apprenant et disponibilité de l’animateur dans le temps et dans l’esprit pour aller vers ce que je ne connais pas, c’est en conclusion ce que je retiens de mon expérience d’animateur nature, mais cette posture ne vaut-elle pas dans bien des circonstances ?