J’ai eu souvent cette phrase en mémoire en
cheminant avec mon petit troupeau d’élèves sur les
chemins de traverse de la forêt. Regarde l’autre, écoute-le, apprivoise-le, mais qui est l’autre au fond
des bois ?
Certes le camarade de classe ou de camp de vacances,
bien sûr, c’est bien avec celui-là que les échanges sont
sans doute les plus fructueux, mais il y a dans la nature
aussi de la découverte de l’autre : l’araignée calée sous sa toile parfaite, prête à bondir sur sa proie ; la fleur
qui s’est ouverte sans rien dire du jour au lendemain,
pourquoi maintenant, alors qu’il gèle encore la nuit,
comment fait-elle pour ne pas être prise au piège du
froid alors que devant elle il y a tout le printemps et
l’été et qu’elle aurait tout le temps ? La mésange qui
ne cesse de s’activer dès que les jours rallongent pour
chanter toute la journée. Comment mesure-t-elle que
la durée du jour augmente, alors que nous le percevons à peine sans le secours de la météo tous les soirs
qui annonce quelques minutes de soleil en plus ? La
grenouille qui quitte le fond de la mare pour se rendre
dans sa mare de naissance pour aller pondre, sans se
tromper, au risque de sa vie, mais ça elle ne le sait pas
puisqu’elle ne peut pas imaginer les dangers de la route
qu’elle va traverser par exemple.
Devant tout cela, je n’ai pas de réponses sinon partielles.
Qu’est-ce qui compte au fond, mes réponses
d’animateur ou le questionnement de chacun ?
Depuis longtemps dans mon expérience professionnelle,
j’ai essayé de faire vivre des situations hors
du champ habituel du vécu des publics que nous
accueillons. Il ne s’agit pas d’un sport extrême ni d’un
profond dépaysement mais tout simplement de se
mettre en disponibilité totale dans la nature. Pour cela,
les participants sont invités à passer seuls au fond des
bois une heure ou deux, voire toute la nuit, avec la
consigne de ne pas bouger, en n’ayant aucune mission
particulière sinon écouter. Les vécus de cette petite
expérience sont tout à fait révélateurs du rapport à
l’autre, ici à la nature.
La plupart du temps, dans les récits de cette expérience,
chacun se dévoile un petit peu et le plus souvent, c’est
autour de la peur suscitée par l’absence de repère qui émerge, ce qui conduit certains à se boucher les oreilles
ou à se dissimuler le plus possible pour devenir indétectables.
D’autres, au contraire, ont un sentiment de
frustration justement car ils n’ont pas éprouvé cette
peur attendue et, au fond, sont un peu déçus. Parmi
eux, il y a ceux qui s’endorment dans une confiance
totale puisqu’ils sont dans la nature.
Mon rôle n’est pas de décoder pour chacun tous les
bruits entendus et j’en serais sans doute incapable
d’autant qu’un certain nombre sont le pur produit de
l’imagination. Il est au contraire d’aider chacun à s’interroger
sur sa propre perception de la nature et la place
qu’elle tient pour lui, car c’est de ce rapport intime que
vont naître tous les comportements positifs, neutres ou
voire négatifs vis-à-vis de la nature. Certes, la connaissance
influe sur les comportements et la seule attitude
contemplative n’est pas un gage de comportement
citoyen, mais elle est un révélateur indispensable.
S’intéresser à l’autre, prendre conscience de
l’autre, ça prend du temps et c’est le plus
difficile.
C’est d’abord s’interroger, l’interroger, c’est mesurer
la différence qu’il y a entre lui et moi, s’intéresser à
l’autre c’est le mettre en valeur quel qu’il soit. C’est
prendre cons-cience des différences entre lui et moi.
Pendant que je vis dans mon appartement chauffé
tout l’hiver à 18°, la petite grenouille dort au fond de
la mare dans un état de conscience réduit avec une
dépense d’énergie minimale. Elle s’adapte à ce que la
nature lui offre. Elle fait avec, et moi, est-ce que je fais
seulement avec ce que la nature met à ma disposition
ou suis-je plus exigeant ? Au fond, elles ont un effet
miroir sur moi, la grenouille ou la mésange, et elles
transmettent l’idée du vivre autrement, de la diversité,
de la discrétion. Il faut aller chercher tout cela. ça ne
saute pas aux yeux et ça prend du temps. Il y a aussi
la puissance de la vie qui s’exprime à travers bon
nombre d’êtres vivants dans la nature. Alors, comment être triste et apathique devant toute cette énergie
déployée et sans cesse renouvelée.
Transmettre dans la nature, c’est donner à voir pour
comprendre, pour prendre conscience, vivre, partager
un instant, là et maintenant, avec des êtres vivants
qui témoignent par leur activité, par leur adaptation,
par les moyens qu’ils mettent en oeuvre pour survivre
et transmettre la vie. Disponibilité de l’apprenant et
disponibilité de l’animateur dans le temps et dans l’esprit
pour aller vers ce que je ne connais pas, c’est en
conclusion ce que je retiens de mon expérience d’animateur
nature, mais cette posture ne vaut-elle pas dans
bien des circonstances ? |